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Tunisie, pays de l’année selon The Economist : 3 questions à Habib Sayah - +

Entretien publié sur Contrepoints le 19 Décembre 2012.

 

Selon The Economist, l’année fut assez mauvaise pour les États-nations en général, à quelques exceptions près. Entre les guerres, les sécessions et la formation d’organisation mafieuses partout dans le monde, il était difficile de trouver, comme chaque année, un pays qui puisse cristalliser les espoirs et l’admiration de sa rédaction. L’année dernière, le magazine désignait l’Uruguay comme « pays de l’année » pour son attitude tolérante à l’endroit du mariage homosexuel et de la consommation de drogues. En 2014, il a longtemps hésité entre d’un côté l’Indonésie et la Tunisie. Finalement, c’est cette dernière qui est devenue l’exemple politique à suivre. Contrepoints a interrogé Habib Sayah pour vous donner son impression sur cette démonstration d’optimisme.

Habib Sayah est le directeur de l’Institut Kheireddine. Juriste spécialisé dans les questions internationales, il est également analyste pour Atlas Economic Research Foundation.

Contrepoints – The Economist fait de la Tunisie son « Country of the Year » pour sa transition démocratique réussie. Partagez-vous cet avis très positif sur le pays ?

Habib M. Sayah – Ce que l’on a appelé « printemps arabe » en 2011 s’est soldé par un échec lamentable dans la quasi-totalité des pays concernés. En Libye, deux gouvernements distincts se disputent le pouvoir, chacun étant soutenu par une multitude de milices rivales qui ont mis le pays, sa population et son infrastructure à feu et à sang. L’Égypte subit en ce moment un retour féroce à la dictature, tandis qu’un proto-État islamiste et totalitaire règne sur une partie de la Syrie et de l’Irak. Et dans les pays épargnés par le « printemps », c’est business as usual : partout des régimes autoritaires et rentiers.

Dans cette région troublée, la Tunisie se distingue brillamment. La transition démocratique a survécu à de nombreuses crises qui auraient pu être fatales : sur fond d’assassinats politiques et d’attaques terroristes, une grave crise parlementaire a éclaté en été 2013. Elle a pu être désamorcée grâce à un processus de dialogue national entamé sous l’égide du principal syndicat de travailleurs et de l’organisation patronale UTICA. Il a fallu faire preuve d’un grand degré de maturité pour aboutir en janvier 2014, à l’adoption d’une constitution, non sans défauts, mais garantissant un certain nombre de libertés. Quant à ces deux derniers mois, ils furent marqués par l’organisation d’élections législatives et présidentielles (le second tour aura lieu ce dimanche) transparentes et démocratiques, à l’occasion desquelles, fait inédit dans un pays arabo-musulman, une alternance s’est opérée dans le calme.

Il faut néanmoins comprendre que c’est le système politique tunisien que The Economist a consacré, et non pas l’économie tunisienne qui, elle, est encore loin d’avoir fait sa transition.

Quelles sont les principales mesures à prendre pour faire de la Tunisie un pays davantage libéral ?

Les gouvernements successifs ont malheureusement perdu trop de temps, n’ayant pas osé réformer l’économie et laissant la situation économique se détériorer. Réduire la taille de l’État doit inévitablement passer par l’abolition des subventions aux produits de consommation courante et au carburant, qui grèvent le budget de l’État. La difficulté vient du fait que, l’inflation galopante aidant, l’État subit de fortes pressions de la part des organisations syndicales et des milieux d’affaires pour conserver son modèle redistributif et interventionniste. Entre temps, une part importante des ressources de l’État est dilapidée dans des emplois inefficients. Une part significative du budget consacrée au développement est, par exemple, redistribuée sous forme de subventions à des associations partisanes et sert à financer les campagnes des partis politiques. Certains postes de fonctionnaires n’ont pas vocation à exister : des centaines de personnes sont payées par le contribuable pour apposer leur tampon sur des « photocopies certifiées conformes » ou pour « légaliser des signatures », deux formalités archaïques imposées par l’administration pour la réalisation d’un nombre incalculable d’actes civils et commerciaux.

Autre chantier : la liberté des changes. Le Dinar tunisien n’es pas une devise convertible et les Tunisiens ne peuvent changer leurs Dinars en devises étrangères que sous des conditions extrêmement restrictives, notamment de faibles quotas annuels pour les particuliers ou les agences de voyage. De ce fait, le Dinar a non seulement subi une chute galopante face à l’Euro et au Dollar US, mais son cours officiel n’est que virtuel puisque de nombreux tunisiens sont contraints de se procurer des devises sur le marché noir moyennant une prime importante. Cette dépréciation continue du Dinar affecte particulièrement les industriels contraints d’acquérir des équipements coûteux à l’étranger. Pour eux, il est non seulement difficile d’obtenir des financements mais ils doivent se prémunir contre la chute du taux de change entre la décision d’investissement et le déblocage des fonds par la banque. Or, le secteur bancaire tunisien ne propose pas d’instruments financiers permettant de se couvrir contre le risque de change comme le swap de devises. Mais la donne va peut-être changer avec le Bitcoin et autres crypto-devises qui commencent à faire leur entrée en Tunisie, via des prestataires comme Nouqood.

Mais à mon sens, la première réforme devrait consister à libérer le commerce intérieur. Rappelez-vous que la révolution fut déclenchée par un micro-entrepreneur, vendeur ambulant de fruits et légumes, dont l’étal a été confisqué par la police municipale qui lui reprochait de ne pas avoir de permis pour son activité. La dernière phrase qu’il a prononcée avant de s’immoler par le feu reste d’actualité : « Laissez-nous vendre et acheter ». Aujourd’hui, le lancement de n’importe quelle activité commerciale nécessite non seulement d’accomplir de lourdes formalités, mais aussi l’obtention d’autorisations administratives, licences, ou permis. Ce système d’autorisation préalable des activités commerciales étouffe le tissu économique tunisien, essentiellement composé de petites et microentreprises, mais constitue également une trappe à corruption. L’État s’étonne aujourd’hui de l’ampleur du secteur informel tout en s’obstinant à maintenir les obstacles à l’entrée du secteur formel. L’une des préoccupations de l’administration porte sur les réseaux de contrebande opérant entre la Tunisie et la Libye. La principale cause de la contrebande est simplement qu’il est moins coûteux d’importer des marchandises en Libye pour ensuite les acheminer par voie terrestre vers la Tunisie où les tarifs douaniers sont excessifs. Ces contrebandiers sont stigmatisés, mais il s’agit essentiellement de commerçants honnêtes dont l’activité a permis de sauver l’économie du Sud, région sinistrée. Nombreux sont ceux qui souhaitent rejoindre le secteur formel et payer leurs impôts, mais ils attendent de l’État qu’il cesse de les dissuader de se mettre en règle.

En résumé, notre économie tente difficilement d’entrer dans l’économie du 21ème siècle avec un environnement réglementaire qui n’a pas beaucoup bougé depuis les années 1960.

D’autres pays sont-ils susceptibles de suivre prochainement la Tunisie sur cette voie encourageante ?

Cela me semble difficile, du moins s’agissant des pays de la région. Ceux qui ont tenté de se débarrasser de leurs régimes autoritaires ont vu leurs pays s’embraser, tandis que ceux qui se sont abstenus de se révolter, comme les Algériens et les Marocains, se satisfont de leurs systèmes politiques actuels. Ces régimes qui ont survécu au « printemps arabe » ont réussi à dissuader leurs population de se soulever en agitant le spectre de la guerre civile et, plus récemment, celui de l’expansion de l’État islamique. Mais à terme, le capitalisme de copinage et l’économie rentière de ces pays montreront leurs limites et la transition vers un système plus libéral est nécessaire.

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