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La nature de la crise tunisienne - +

Habib M. Sayah – La crise que traverse actuellement la Tunisie n’est ni économique ni sociale ni sécuritaire. Elle n’est même pas, à proprement parler, politique. Certes, des difficultés aigües existant sur tous ces plans contribuent largement à détériorer la situation. Mais ce n’est ni l’inflation ni le chômage ni, en réalité, les défaillances de l’assemblée constituante qui divisent les tunisiens. Bien au contraire, ces facteurs les unissent dans une certaine mesure. L’élément déterminant dans le blocage du processus démocratique est la défiance. La crise est donc avant tout une crise de confiance. C’est à ce problème qu’il faut s’attaquer, et tant que la confiance n’est pas rétablie, la résolution de toutes les autres difficultés ne parviendra pas à relancer la transition.

La crise de confiance divise la Tunisie entre conservateurs sympathisants du parti islamiste au pouvoir et un électorat davantage libéral dispersé au sein de l’opposition. La peur d’une partie de l’électorat dit « moderniste » procède partiellement d’une méconnaissance de l’adversaire islamiste et frise l’hystérie. Néanmoins, la méfiance farouche d’une partie croissante de ce même électorat est fondée sur une série d’interrogations légitimes qui le mènent à remettre en cause le pouvoir d’Ennahdha :

Comment se fait-il que l’ancien secrétaire d’Etat aux affaires européennes accuse Ennahdha d’avoir mis les véhicules du Ministère des Transports au service des assaillants de l’ambassade des Etats-Unis ? Comment expliquer les liens avérés entre plusieurs suspects dans les affaires Belaid et Brahmi et certains leaders du parti au pouvoir ? Pourquoi le gouvernement a-t-il, jusqu’à une période récente, refusé de sévir contre les terroristes de Jebel Châambi et purement et simplement nié leur existence même ? Pour quelle raison aucun effort crédible n’a-t-il été mis en œuvre pour arrêter les auteurs de violences appartenant à la mouvance islamiste ? Comment faire confiance à un parti, aussi représentatif soit-il, lorsque ses dirigeants font l’éloge de bandes criminelles telles que les LPR et appellent eux-mêmes à la violence, parfois même au meurtre ?

Pour démontrer l’attachement de leur parti à la démocratie et à ses valeurs mais également pour expliquer les raisons de la crise actuelle, les islamistes prétendent aujourd’hui qu’Ennahdha  a fait preuve de laxisme à l’égard de l’opposition en permettant à celle-ci de s’exprimer et en lui accordant un certain nombre de concessions dans le cadre de la rédaction du nouveau texte constitutionnel. Or ce qui est reproché à Ennnahdha est d’avoir fait preuve de laxisme à l’égard de ses membres les plus violents et à l’égard d’organisations jihadistes qui lui sont liées.

Ceux qui ont accordé à Ennahdha un préjugé favorable ne sont plus en mesure de le maintenir, même avec toute la bonne volonté du monde. Ceux qui auraient voulu croire en l’innocence du gouvernement ne peuvent qu’être bouleversés par son attitude suspecte lorsqu’il use et abuse de la rétention des informations qui pourraient le disculper, après avoir introduit la violence dans le discours politique et cautionné l’agressivité de ses membres les plus éminents.

Du fait de son histoire, Ennahdha est à la fois un parti remarquablement organisé et riche d’une solide expérience des opérations clandestines, accumulée durant sa lutte contre les régimes oppressifs qui se sont succédé et à un moment où le reste de l’opposition se nourrissait d’un idéalisme candide. Le cynisme qui a marqué l’évolution d’Ennahdha, couplé à la présence d’une aile dure ménagée par les plus hautes instances du partie et caractérisée par des tendances violentes et par la tentation autoritaire, sont les principales sources de la crise de confiance que nous subissons.

Cette crise ne saurait être résolue sans que les forces pragmatiques et démocrates au sein d’Ennahdha enclenchent un processus d’épuration interne. Pour l’intérêt de leur parti et de la transition démocratique, ils doivent faire en sorte que les auteurs de violences assument publiquement leur responsabilité. Mais ils doivent surtout exclure ceux parmi eux qui rejettent encore la démocratie après les avoir sanctionnés fermement. Sans ce sacrifice – certains diront fratricide, la défiance continuera de paralyser la transition démocratique.

Pour cette raison, toute tentative d’apaisement de la part de l’opposition sera précaire, voire vouée à l’échec, du moins tant qu’Ennahdha refusera la transparence et protégera la minorité totalitaire qui se trouve en son sein. Le parti d’opposition qui acceptera d’intégrer un gouvernement d’union nationale sans exiger un mea culpa et une désolidarisation d’Ennahdha envers son aile la plus dure, sera sanctionné par l’opinion progressiste, verra son autorité morale sapée – comme ce fut le cas d’Ettakatol – et sera confronté à une rébellion fomentée par son propre camp, sa propre famille politique.

De ce fait, le facteur déterminant dans le processus de sortie de crise n’est pas lié à la dissolution ou au maintien de l’assemblée constituante mais plutôt à l’exigence d’une réforme interne d’Ennahdha et d’un sacrifice qui doit avoir lieu en son sein. Toutefois, cet objectif sera d’autant plus difficile à atteindre qu’Ennahdha risquerait de perdre sa cohésion interne et d’imploser à la suite de toute tentative de purge.

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Une réponse à “La nature de la crise tunisienne”

  1. Excellente analyse que je partage.

    Toutefois, vous devriez rajouter deux autres défiances qui compliquent encore plus le dénouement de la crise tunisienne :
    - La défiance des sympathisants d’Ennadha vis à vis de « l’opposition ». Une partie des adversaires d’Ennadha est terriblement haineuse et tend donc à bunkeriser ces derniers.
    - La défiance de beaucoup d’adversaire d’Ennadha vis à is des partis d’opposition qu’ils jugent peu fiables et peu crédibles.

    Voir mon post de blog « 4 semaines au coeur de la Tunisie morose » http://s.shr.lc/19UMBB4

    28 août 2013 à 16 h 37 min Répondre

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