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Quel avenir pour le Front Destourien ? - +

Cette analyse a été initialement publiée sur le site Fikra Forum. Ce qui suit est une traduction. Nous recommandons de privilégier la version originale en Anglais. Pour la consulter, cliquez ici. Pour consulter une traduction en Arabe, cliquez ici.

Le 12 avril dernier, une coalition dénommée le “Front Destourien” fut formée par six partis politiques tunisiens animés par l’ambition de constituer une force politique “moderniste, centriste et réformiste” en vue de perpétuer l’héritage laissé par Bourguiba, le fondateur et premier président de la République de Tunisie.

Un renouveau du Bourguibisme ?

Destour (qui signifie “constitution” en Arabe) était le nom du parti nationaliste fondé par le réformateur tunisien Abdelaziz Thaalbi en 1920. Mais au-delà de tout, il s’agit d’une référence au parti Néo-Destour et au Parti Socialiste Destourien, tous deux fondés par Bourguiba en 1934 et en 1964 respectivement. Le nom de la nouvelle coalition est, en effet, un clin d’œil à l’histoire contemporaine de la Tunisie, évoquant la bataille pour l’indépendance et la construction, qui s’en est suivie, d’un Etat moderne qui avait pour mission de lutter contre le sous-développement tant économique que culturel. Le mot Destour renvoie également à un socle de valeurs basé sur le patriotisme ainsi qu’une combinaison alliant la philosophie occidentale des Lumières et la pensée libérale et islamique qui trouve ses sources dans la Tunisie du XIXe siècle, et qui a conduit à l’adoption du Code du Statut Personnel en 1956. Sous l’influence de Bourguiba, cette loi a conféré aux tunisiennes le statut le plus avancé parmi les femmes arabes.

Le Front Destourien se présente comme un mouvement bourguibiste, mais à y regarder de plus près, la réalité de cette coalition est autrement plus complexe. En effet, les noms des principaux leaders de ce Front Destourien évoquent davantage le régime de Ben Ali que les années Bourguiba. A titre d’exemple, la figure de proue de cette alliance, Kamel Morjane, a occupé les fonctions de Ministre des affaires étrangères après avoir été le Ministre des la défense du dictateur dont il était pressenti comme le successeur à la Présidence de la République. Un autre dirigeant du Front, Mohamed Jegham, a également dirigé le Ministère de la défense après un passage à la tête du Ministère de l’intérieur au beau milieu des « années de plomb » qui furent caractérisées par une extrême  brutalité policière à l’égard des opposants islamistes et de gauche ainsi que des militants des droits de l’Homme.

L’idée selon laquelle le régime de Ben Ali était le continuateur de l’héritage bourguibien est inexacte. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que de nombreux fonctionnaires et dirigeants politiques tunisiens furent réprimés pour leur sensibilité bourguibiste suite au coup d’Etat qui a porté Ben Ali au pouvoir en 1987. En dépit des efforts déployés par Ben Ali pour créer l’illusion de la continuité, son régime a maintenu et recyclé les structures politiques de l’ère Bourguiba, mais a choisi de laisser de côté le système de valeurs destourien, plongeant ainsi la Tunisie dans une ère marquée par l’ignorance et l’oppression. Ce régime favorisait le clientélisme au lieu de la compétence et œuvrait activement à l’affaiblissement du capital éducatif et culturel de la Tunisie, qui était perçu non pas comme l’atout que Bourguiba a lutté pour bâtir, mais comme une menace pesant sur le pouvoir établi.

A entendre les leaders du Front Destourien, on peut se demander s’ils promeuvent l’héritage de Bourguiba ou celui de Ben Ali. D’anciens caciques du parti de Ben Ali, le Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), qui ont fait profil bas durant les premiers mois qui ont suivi la révolution, prennent désormais ouvertement la défense de Ben Ali sous couvert de Bourguibisme. Ceux qui dissimulaient leur admiration pour Bourguiba lorsque Ben Ali était au pouvoir semblent aujourd’hui instrumentaliser l’héritage du père fondateur pour se disculper et ainsi blanchir leur propre nom.

En perpétuant la confusion entre Bourguiba et Ben Ali, et entre le Destour et le RCD, ils mettent en péril le renouveau potentiel du Bourguibisme en Tunisie, servant ainsi les objectifs des Islamistes et de la gauche qui ont entrepris une campagne de dénigrement, plus ou moins raisonnée, contre Bourguiba et son régime. Cet étalage éhonté de bénalisme peut également être perçu comme un indicateur du scepticisme croissant à l’égard de la direction post-révolutionnaire dans laquelle le pays s’est engouffré.

Le Font Destourien ? Combien de divisions ?

Faisant à peine référence à la révolution et choisissant comme matrice les débuts glorieux de la République Tunisienne, les prétendus destouriens sont perçus par une jeunesse agacée comme excessivement tournés vers le passé. La modernité qu’ils prônent trouve, en effet, ses racines dans les années 1950 si ce n’est dans le XIXe siècle. Il s’agit sans doute de la modernité vraie que la Tunisie a perdue progressivement tout au long des années Ben Ali, mais le passé, aussi glorieux soit-il, ne semble pas être une perspective attrayante pour la jeunesse tunisienne.

Le Front Destourien a été fondé par de petits partis, le plus important d’entre eux étant celui de Morjane, Al Moubadara, qui a à son actif cinq sièges à l’Assemblée constituante. Tous les députés d’Al Moubadara furent élus au Sahel, la prospère région natale de Bourguiba et de Ben Ali. A Monastir, Sousse et Mahdia, les trois gouvernorats qui forment le Sahel, le Front Destourien a pu compter sur une solide base populaire, grâce au soutien des restes du RCD et à la renaissance du sentiment régional qui a fait suite à la révolution.

Al Moubadara a pu gagner les voix des Sahéliens à l’occasion des premières élections post-révolutionnaires en 2011, mais le Front Destourien doit désormais faire face à Nidaa Tounes, un sérieux concurrent. Mené par le charismatique Premier Ministre de la transition Béji Caïd Essebsi, ce parti se dispute avec Ennahdha la première place dans les sondages les plus récents. Nidaa Tounes joue, en effet, sur le même terrain que le Frount Destourien, mais jouit d’un soutien populaire beaucoup plus important ainsi que d’une stratégie politique plus élaborée. Leur audience va au-delà de la simple « famille destourienne », puisqu’elle englobe les centristes, la gauche et les libéraux. Nidaa Tounes pourrait même conquérir une proportion significative de la classe moyenne modérément conservative déçue par la performance d’Ennahdha aux affaires publiques. De plus, Nidaa Tounes défend une vision du Bourguibisme tournée vers l’avenir, en mettant en avant à la fois de vieux ténors du Bourguibisme, comme Caïd Essebsi lui-même, et de jeunes militants des droits de l’Homme plutôt que de mettre en valeur les anciens compagnons de Ben Ali.

 

Aussi puissant puisse-t-il s’avérer lors des prochaines élections, Nidaa Tounes n’en demeure pas moins une coalition temporaire formée autour de la personnalité d’un vieux leader. Le Front Destourien pourrait opter pour une stratégie tendant vers l’union des forces avec Nidaa Tounes, et ainsi jeter les bases du parti Destourien unifié qui pourrait naître des cendres de Nidaa Tounes dans l’hypothèse où Caïd Essebsi réussirait sa mission de déboulonner le parti islamiste au pouvoir, ce qui entraînerait probablement une dissolution de cette coalition trop hétérogène qu’est Nidaa Tounes.

 

Pourtant, le Front Destourien semble plutôt tenté par une autre alliance. Courtisés par Ennahdha, les cinq députés portant l’étiquette d’Al Moubadara ont voté en faveur de la désignation d’Ali Laarayedh à la tête du gouvernement. En dépit d’un projet de loi qui exclurait les anciens responsables du RCD de la vie politique, le parti de Morjane soutient ouvertement l’actuel gouvernement dominé par les Islamistes. Rached Ghanouchi était d’ailleurs l’invité d’honneur d’une récente conférence organisée par l’ancien successeur présomptif de Ben Ali. Ce réchauffement des relations entre les Destouriens et les Islamistes est sans aucun doute le résultat des efforts intensifs menés par Hamed Karoui, l’ancien Premier Ministre de Ben Ali. Karoui a, en effet, établi une relation étroite avec le Secrétaire général d’Ennahdha et ancien Premier Ministre Hamadi Jebali, un natif de Sousse qui a grandi dans la même rue que le fils de Karoui, lequel a adhéré à l’idéologie islamiste pendant son adolescence marquée par l’amitié qui le liait à Jebali.

Cette alliance contre-nature pourrait n’être que temporaire du fait du fossé idéologique qui sépare les deux factions, mais cela pourrait également être le signe potentiel d’une fusion avec l’aile pragmatique et modérée d’Ennahdha qui vit mal sa cohabitation avec Rached Ghannouchi et ses faucons. Alors que les dirigeants du Front Destourien et ceux de Nidaa Tounes semblent se mépriser mutuellement et ce malgré leur proximité idéologique, leur rivalité pourrait en réalité alimenter des manœuvres politiques entre les factions opposées qui forment Ennahdha et ainsi transformer de manière significative le paysage politique tunisien.

 

 

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