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L’Islam, les femmes et le sexe : Au-delà du mythe - +

Mustafa Akyol – Il y a des moments où je suis en fort désaccord avec ma collègue, Barçın Yinanç, la rédactrice-en-chef associée de notre journal, qui voit d’un œil plus favorable que moi la laïcité à la turque. Cela ne m’a pas empêché de me retrouver sur la même longueur d’ondes qu’elle lorsque, le weekend dernier, j’ai pu lire les commentaires sulfureux qu’elle avait reçus pour avoir simplement dit quelque chose de positif à propos de l’Islam dans son dernier article. « Bienvenue au club », lui dis-je dans mon dernier e-mail. « C’est ce qu’on appelle l’Islamophobie ».

En réalité, Barçın n’avait même pas exprimé la moindre opinion dans son article. Elle s’était contentée de rapporter au lecteur celles de Laura Rodriguez, une espagnole convertie à l’Islam et qui figure parmi les représentatrices de la cause des femmes musulmanes en Espagne. « L’Islam m’a donné les droits que le Catholicisme refusait de me reconnaître », aurait dit Mme Rodriguez, ces droits étant « la liberté individuelle, des droits légaux, le droit à l’éducation, le droit à l’emploi et le droit à la sexualité ».

Une religion féministe ?

Je peux comprendre en quoi tout ceci était surprenant pour certains des lecteurs de Hürriyet Daily News and Economic Review. Le monde musulman est en moyenne, à l’époque où nous vivons, dans un état bien plus alarmant que n’importe quel pays majoritairement chrétien, en termes de droits de la femme. Mais le monde musulman actuel est une chose, l’Islam en tant que religion en est une autre. Et les problèmes de l’un ne trouvent pas toujours leur origine dans l’autre, contrairement à ce que semblent présumer certains Occidentaux.

Pour mieux comprendre les choses, nous devons retourner aux débuts de l’Islam et voir ce que l’émergence de cette religion a pu signifier pour les femmes. En tant que musulman, mon point de vue en la matière pourrait être considéré comme biaisé. Permettez-moi alors de me référer à l’éminent historien Bernard Lewis qui a écrit les lignes suivantes dans son ouvrage intitulé Le Moyen-Orient :

« De manière générale, la naissance de l’Islam a conduit à une énorme amélioration du statut des femmes dans l’Arabie ancienne, en les dotant du droit de propriété ainsi que d’autres droits, et en leur procurant une certaine protection à l’encontre des mauvais traitements par leurs époux ou leurs propriétaires ».

Plus loin, Lewis ajoute que « la position des femmes est demeurée faible, et a empiré lorsque… le message originel de l’Islam a perdu son élan et a subi des modifications sous l’influence d’attitudes et de coutumes préexistantes ».

Le confinement des femmes, par exemple, nous vient de coutumes byzantines et persanes plutôt que du Coran, dont la définition de la modestie féminine reste ouverte à interprétation. L’excision, chose parmi les plus horribles, vient de traditions africaines, et n’est pratiquée aujourd’hui que par les musulmans vivant dans cette partie du monde, ainsi que par de nombreux non-musulmans. (Dans la plupart des autres régions du monde musulman, y compris la Turquie, la circoncision féminine est tout simplement inconnue)

La fixation obsessive sur l’honneur de la femme, et les « crimes d’honneur » qui en sont la conséquence, sont davantage le produit de la culture que de l’Islam en tant que religion. Comme je l’ai déjà écrit, le Coran dénonce l’adultère, mais considère l’homme adultère aussi coupable que la femme, alors que les crimes d’honneur ont universellement pour unique cible la femme. De plus, le Coran prévoit les mesures de précaution nécessaires à la protection de la femme contre les fausses accusations et les rumeurs d’adultère – une attention qu’on aperçoit difficilement dans la plupart des sociétés moyen-orientales.

En fait, grâce à l’Islam, la civilisation islamique était à l’avant-garde de l’Occident en matière de droits de la femme jusqu’à l’époque moderne. C’est la raison pour laquelle certaines femmes non-musulmanes dans l’Empire Ottoman préféraient être jugées par les tribunaux islamiques plutôt que par leurs propres juridictions. Et lorsque les Britanniques ont appliqué leur loi dans certaines colonies musulmanes, les droits de propriété des femmes, toujours respectés par la loi islamique, se sont évaporés.

Evidemment, la nostalgie pour ce passé rayonnant ne devrait pas aveugler les Musulmans face au grand bond en avant que l’Occident moderne a accompli en matière de droits de la femme, et à la manière dont les sociétés musulmanes traînent loin derrière. Mais eux, ainsi que d’autres, ne devraient pas commettre l’erreur d’une mauvaise lecture de ces problèmes.

« Le droit des femmes au plaisir sexuel »

Ce qui est également intéressant, c’est la vision que l’Islam a de la sexualité, qui, encore une fois, était plus favorable au sein de la civilisation musulmane qu’en Occident.

Il n’est un secret pour personne que le courant majoritaire du Christianisme, en particulier le Catholicisme, n’a jamais été un grand fan de la sexualité, du moins jusqu’à l’époque moderne. La chrétienté médiévale faisait même preuve, selon les mots du théologien orthodoxe Nicolas Zernov, d’une « peur exagérée du sexe ».

Mais dès le départ, l’Islam  a vu le sexe – dans les limites des liens du mariage – comme la bénédiction de Dieu. Il ne s’agissait pas simplement d’un devoir de procréation, mais aussi d’une source de plaisir pour les partenaires des deux sexes. Certains hadiths, attribués au Prophète Muhammad, conseillent aux maris d’être plus gentlemen en acceptant de prolonger les préliminaires. Il s’ensuit que même les théoriciens de la Chari’a les plus conservateurs ont écrit sur « le droit des femmes au plaisir sexuel ».

La conception des rapports sexuels était également remarquablement différente entre la civilisation islamique pré-moderne et l’Occident. L’historien américain Daniel Pipes, qui se voit fréquemment accusé d’être trop critique à l’égard de l’Islam, remarque ceci dans son livre In the Path of God : « Contrairement à la vision traditionnelle que l’Occident a de la sexualité comme un champ de bataille où le mâle affirme sa suprématie sur la femme », écrit-il, « les Musulmans la voyaient comme un plaisir tendre et partagé ». Les Musulmans croyaient également que la satisfaction sexuelle « menait à un ordre social harmonieux et à une civilisation prospère ».

La grande ironie de notre temps est que, alors que la civilisation musulmane a laissé loin derrière elle l’ouverture d’esprit qui marquait ses origines, la Chrétienté – si une telle chose continue à exister – a fait un pas gigantesque. Les raisons de tout cela ? C’est la question à un million de dollars. Mais c’est aussi la bonne question.

 

Cet article, qui fut initialement publié le 6 avril 2010 en Anglais dans le journal Hürriyet Daily News, a été traduit par l’Institut Kheireddine et est reproduit ici avec l’autorisation de son auteur.

Ce article est également disponible en عربية.

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Une réponse à “L’Islam, les femmes et le sexe : Au-delà du mythe”

  1. Ne pensez-vous pas qu’une partie de la réponse à la question à 1 millions de dollar réside dans la diminution très nette, au moins en Europe, nettement moins aux USA, de la pratique religieuse et de la prégnance de la religion sur la société.
    Sur ces questions, la chrétienté n’est d’ailleurs pas homogène entre catholiques et protestants.

    12 avril 2013 à 17 h 50 min Répondre

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