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Interview – Habib Sayah sur RFI : Ansar al-Charia est dans «une situation pré-insurrectionnelle» - +

Habib Sayah, directeur de l’Institut Kheireddine était à nouveau l’Invité Afrique de Christophe Boisbouvier sur les ondes de Radio France Internationale (RFI), lundi 1er avril 2013 pour parler de la situation sécuritaire en Tunisie.

 

INV AFR -01/04- TUNISIE – HABIB SAYAH Les Jihadistes tunisiens

(05:21)

 

 

Habib Sayah est un juriste tunisien et directeur de l’Institut Kheireddine, un centre de recherche qui veut promouvoir les libertés individuelles en Tunisie. Au micro de Christophe Boisbouvier, il fait un éclairage sur Ansar al-Charia, le principal mouvement jihadiste adoubé par al-Qaïda dont le but final, affirme-t-il, est de substituer la République par un Khalifat.

RFI : Habib Sayah bonjour… Une cellule antiterroriste à Tunis, est-ce que c’est une bonne idée ?

Oui ! Il était temps, puisque de nombreux actes terroristes ont été commis, au premier titre desquels l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis le 14 septembre dernier !

« Il me paraît très clair qu’al-Qaïda veut s’établir en Tunisie », dit le chef d’Africom, le général américain Carter Ham. Qu’en pensez-vous ?

Je crois qu’il n’a pas tort. Ce qui est intéressant est que Ansar al-Charia, le principal mouvement jihadiste en Tunisie, a déclaré il y a longtemps sa nature jihadiste, a commis des actes terroristes, et – chose qui est passée relativement inaperçue – Ansar al-Charia a reçu la bénédiction d’Ayman al-Zawahiri l’année dernière.

L’actuel numéro un d’al-Qaïda ?

Oui. Et je pense donc, qu’il y a une véritable menace en Tunisie.

Dans un récent article, vous dites qu’il y a un vrai risque insurrectionnel de la part d’Ansar al-Charia. Est-ce sérieux ?

Je ne pense pas que dans les mois qui viennent, Ansar al-Charia risque véritablement de prendre les armes pour conquérir le pouvoir en Tunisie. Mais je parle d’une situation pré-insurrectionnelle, dans le sens où Ansar al-Charia refuse la logique démocratique, ne reconnaît aucune légitimité à la République, et parallèlement, à un projet de société, le khalifat, et veut le mettre en place.

Entre-temps, leur stratégie pré-insurrectionnelle se caractérise par une logique de concurrence à l’égard de l’Etat. Ansar al-Charia s’est d’abord fait remarquer par des actions violentes, en attaquant des cinémas, des artistes, des personnalités laïques. Mais par la suite, juste après l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis orchestrée par le leader d’Ansar al-Charia, Abou Iyad, cette organisation a connu une mutation.

D’abord par des actions sociales. Il s’agit de démontrer que les jihadistes en Tunisie sont en mesure de se substituer à l’Etat, si jamais la République venait à être abolie et remplacée par un khalifat. On les a vus présents sur l’ensemble du territoire – une présence impressionnante ! – distribuer de l’eau, prodiguer des soins, distribuer des médicaments. On les a même vus émettre des ordonnances médicales avec papier à en-tête Ansar al-Charia.

Et suite à l’assassinat du leader de gauche Chokri Belaïd, dans le chaos après sa mort, on a vu Ansar al-Charia constituer entre guillemets, des comités de sécurité composés en général d’une vingtaine de camions ou de motocyclettes, transportant des jihadistes armés de bâtons ou de sabres qui prétendaient remplacer la police absente et assurer la protection des commerçants, des biens. Et je pense que c’était une autre étape dans cette stratégie pré-insurrectionnelle, qui vise à concurrencer l’Etat dans ses fonctions.

On voit ces milices d’Ansar al-Charia dans les grandes villes tunisiennes ?

On les voit non seulement en plein centre-ville de Tunis, mais on a vu également ces milices dans les villages, à Bizerte à Sfax, à Kairouan… Leur maillage est véritablement impressionnant !

Face à ces salafistes d’Ansar al-Charia, ces modérés d’Ennahda ne sont pas tout de même un rempart solide ?

Jusque-là, ils n’ont pas rempli cette fonction de rempart. Et je pense que les modérés d’Ennahda sont véritablement tiraillés parce que Hamadi Jebali, l’ancien Premier ministre, M. Ali Larayedh, qui est aujourd’hui Premier ministre, ont la volonté de prendre leur place dans cette nouvelle Tunisie en transition démocratique. Mais une partie d’Ennahda, l’aile la plus dure et pas la moins influente, cette aile dure comprend de nombreux alliés d’Ansar al-Charia. Et donc, attaquer Ansar al-Charia pour le gouvernement tunisien reviendrait en quelque sorte, à exciter les divisions qui traversent le parti Ennahda.

Et d’autre part, je pense qu’il y a une certaine faiblesse de l’appareil étatique, qui a conduit M. Larayedh, par exemple, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, à renoncer à poursuivre Ansar al-Charia, suite à l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis qui n’est pas sans lien, à mon avis, avec les menaces qu’il avait reçues à ce moment-là, de la part des partisans d’Abou Iyad.

Ali Larayedh reconnaît que sa police a failli arrêter Abou Iyad il y a quelques mois dans une mosquée de Tunis, qu’il y avait beaucoup de croyants avec lui, et que le moment n’était pas opportun.

Oui, j’ai lu cela. Il faut savoir qu’Ali Larayedh vient juste d’admettre la responsabilité d’Abou Iyad. Avant cela, et depuis l’attaque du 14 septembre, Ali Larayedh parlait d’extrémistes. Aujourd’hui, les choses ont changé. La responsabilité d’Abou Iyad est connue de l’ensemble du public et des pressions sont exercées, notamment par les Etats-Unis, qui attendent depuis un bon moment que les responsables soient arrêtés et jugés.

Quelle est la position de Rached Ghannouchi, le numéro Un d’Ennahda dans tout cela ?

Sa position est ambiguë. Et Rached Ghannouchi continue, alors qu’il s’adresse aux médias étrangers ou aux partenaires étrangers de la Tunisie, à affirmer son adhésion aux valeurs de la démocratie. Mais c’est le clan de Ghannouchi qui a exercé des pressions sur le gouvernement précédent de M. Jebali, en vue de freiner la démocratisation du pays, de maintenir la mainmise d’Ennahda sur l’administration, et protéger notamment cette mouvance salafiste violente que Rached Ghannouchi a dit considérer comme ses enfants.

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