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La société arabe démocratique, par Ahmed Ounaïes - +

Ce texte est la transcription de la conférence donnée par Ahmed Ounaïes à l’occasion du premier séminaire de l’Institut Kheireddine « La liberté : vecteur du renouveau de la société tunisienne » qui s’est déroulé en juillet 2012 à Aïn Draham. Vous pouvez télécharger ce texte en version PDF pour un meilleur confort de lecture en cliquant sur le lien suivant : La société arabe démocratique.

 

La portée de la Révolution arabe renvoie à deux grands axes de réflexion, d’abord sa place dans l’histoire contemporaine, ensuite la nature des changements attendus dans le contexte des sociétés arabes.

L’ASPECT HISTORIQUE

D’un point de vue historique, la révolution arabe nous replace dans la logique de l’épisode qui a marqué l’effondrement de l’Empire Ottoman. L’affaiblissement puis la chute de l’Empire, qui contrôlait l’ensemble du monde arabe – à l’exception du Maroc – étaient alors compris comme la conséquence d’une décadence et d’un retard de civilisation par rapport aux Etats qui ont développé l’industrie, la science et l’art militaire. Le mouvement Nahdha (renaissance) qui s’était développé à la fin du XIXe s. exprimait déjà la nécessité d’un sursaut de civilisation afin de rattraper l’évolution des nations européennes dans l’acquisition du savoir, des techniques et des outils de la modernité. Le mouvement, qui a entraîné les élites arabes à l’époque, a été contrarié par la colonisation européenne qui, dans l’intervalle, a étendu sa domination sur la nation arabe. La colonisation européenne, commencée en 1830 avec la prise d’Alger, s’est poursuivie jusqu’en 1912 relativement à l’Afrique du Nord (Tunisie et Egypte en 1881 et 1882, Lybie et Maroc en 1911 et 1912) ; elle s’est poursuivie au lendemain de la première guerre mondiale lorsque l’Angleterre et la France ont étendu leur domination sur l’ensemble du Machrek. Dès lors, la priorité passait à la lutte contre l’ordre colonial afin de restaurer l’indépendance et la souveraineté spoliées. La lutte pour la décolonisation qui s’est imposée comme une nécessité historique a été suivie de la reconstruction des Etats.

La révolution arabe de 2011 met en question ces nouveaux Etats établis ou restaurés au cours du XXe siècle et qui ont échoué à se hisser au rang des Etats modernes, n’ayant pu affranchir le citoyen de la misère et de la peur, assurer le progrès social et politique ni garantir la sécurité et l’intégrité des territoires arabes. La révolution exprime l’exigence d’un sursaut de civilisation dans un sens à la fois politique, économique et éthique. La critique des politiques arabes distingue à peine quelques pays ayant saisi les vrais enjeux et tenté d’apporter des réponses à la mesure du défi historique. Rares sont les pays arabes rendus à l’indépendance qui ont échappé à la polarisation idéologique liée à la tension Est-Ouest et qui ont construit leur devenir sur l’éducation, au statut de la femme, au dépassement des structures tribales, ethniques ou sectaires. Rares sont ceux qui ont résolument freiné la croissance démographique, toléré le pluralisme politique et la liberté de la presse, permis e développement de la société civile. Rares enfin les régimes arabes qui ont pu éviter le style archaïque du pouvoir, la longévité indéfinie des dirigeants, l’autoglorification, la fraude électorale, la toute-puissance de la police, la confusion des pouvoirs.

Les pressions exercées sur les pays arabo-méditerranéens par la Communauté Européenne au lendemain de la chute du mur de Berlin ont représenté une première alerte. Ces pays étaient alors confrontés à la fin du régime des préférences et à la nécessité d’admettre le libre-échange et les contraintes du libéralisme. Ils ont endossé plus ou moins volontiers, à partir de 1995, des réformes économiques d’inspiration libérale. Les pays pétroliers, pourvus de capacités financières importantes, ont résisté le plus longtemps à la réforme économique et n’ont pas davantage investi dans l’éducation, la recherche, la santé ou l’infrastructure. Les ajustements induits par le Partenariat Euro-Méditerranéen ont néanmoins entrainé dans les pays non pétroliers des conséquences économiques appréciables : allègement de la gestion étatique de la production, augmentation et diversification des exportations. Or, les fruits de ce progrès ont été partiellement détournés par la corruption et la cupidité des dirigeants. Quant aux dispositions politiques inhérentes à l’option libérale, elles sont partout restées lettre morte. Le rejet de l’ouverture politique a enfermé les régimes dans l’archaïsme, l’autoritarisme et la stagnation.

L’effet conjugué des déséquilibres intérieurs et de la crise économique internationale, la révolution de l’information, l’avènement d’une jeunesse nombreuse, exigeante et frondeuse ont finalement submergé des régimes sclérosés. L’année 2011 marque un tournant de l’histoire des peuples arabes.

UNE MATURITE HISTORIQUE INEGALE

L’expansion fulgurante de la Révolution, partie du fond de la Tunisie, dans le Maghreb, dans le Machrek et jusqu’au Yémen, témoigne de l’existence d’un mal arabe et d’une espérance arabe également partagés par les peuples dans la profondeur des consciences. L’appel à l’Etat de droit, à la démocratie et à l’éthique de gouvernance a cessé d’être un impératif théorique, une contemplation romantique ou un plaidoyer européen ou américain. Les peules montés en puissance s’attaquent à leur condition politique et élaborent de nouvelles constitutions sur de nouvelles bases : c’est le fait nouveau. La mise à jour de l’ordre politique est le fondement d’un Néo-Panarabisme, non pas tourné contre l’impérialisme ou le colonialisme ou le sionisme, mais fondé sur la mise en question de soi.

Le fait nouveau ne se limite pas aux processus révolutionnaires déclarés. Il s’étend aux processus qui se développent aussi au Maroc, en Jordanie et dans certains pays du Golfe par le moyen de la loi. Tous les régimes sont atteints, même ceux qui, apparemment, s’efforcent de préserver le statu quo. Le champ arabe en ébullition doit faire l’objet d’une nouvelle intelligence. A tous égards, les révolutions en cours provoquent un dynamisme et une fluidité appelés à changer le cours de l’histoire.

Peut-on affirmer pour autant que la cause est entendue ? Que le cycle historique en cours conduit à l’ordre démocratique ?

La quête des libertés et de la dignité et la longévité abusive au pouvoir des plus hauts dirigeants (30 ans en Egypte, 33 ans au Yémen, 40 ans pour le Premier Ministre de Bahreïn, 42 ans en Libye) déterminent des réactions profondes de rejet. Néanmoins, au-delà de la révolte, plusieurs sociétés présentent dans leurs structures sociales et dans leurs législations des anachronismes qui sont loin d’offrir la base d’une réforme démocratique basée sur l’autonomie de l’individu. Le poids de la famille patriarcale, du facteur tribal, des sectes religieuses ou des fanatismes pèse sur les libertés, prolonge l’archaïsme des mœurs et freine l’émergence de l’individu. Parallèlement, l’extension de l’éducation et des nouveaux médias initient les jeunes aux catégories de la modernité et à la foi dans l’égalité, les entraînent à rompre les barrages, à conquérir leur autonomie et à combattre l’abus d’autorité. Ainsi, tout en conservant des structures sociales obsolètes, les sociétés subissent des secousses violentes contre des systèmes politiques sclérosés. Globalement, elles traversent des phases très inégales de la maturité sociale propice à la réforme démocratique.

Plus au fond, une inconnue plane sur la société arabe de demain : la place et le poids de l’islam dans les institutions de l’Etat et dans l’orientation des régimes. L’islam est une composante de la société arabe. La légalisation des partis politiques qui se réclament de l’islam et leur participation au pouvoir peuvent contribuer à réduire, sinon éliminer la violence politique. En revanche, elles infléchissent dans un sens déterminé le choix de société et les orientations de politique intérieure et extérieure. A la faveur de la révolution, la scène arabe donne libre cours à des tendances contradictoires mais qui aspirent à imprégner la société : la profession de foi laïque, le plaidoyer pour l’islam éclairé et le discours salafiste qui prend pour modèle le passé lointain. Ces tiraillements jettent une ombre sur l’issue de la révolution et sur la société de demain.

La Tunisie, à ce titre, se prévaut d’une avance qui la distingue dans le contexte régional. Elle a accompli quatre réformes fondamentales qui ont changé la société et changé les mentalités : d’abord une révolution civile dont les vertus imprègnent la société jusqu’à nos jours. Les fondateurs de l’Etat moderne tunisien ne s’étaient pas contentés en récupérant la souveraineté nationale au milieu des années 1950, de gérer une société archaïque. Habib Bourguiba et ses compagnons ont réformé la société dans ses profondeurs en instituant l’égalité entre l’homme et la femme, le contrôle des naissances, l’élimination des persistances tribales, la généralisation de l’enseignement et e maintien de deux langues, l’arabe et le français, du cycle primaire jusqu’à l’université. Ces réformes ont mis fin à la famille patriarcale, institué le sens de l’autonomie individuelle, amorcé l’élan vers la laïcité et formé la base de la société moderne. La révolution de la modernité a commencé avec cette phase fondatrice.

La deuxième réforme a consisté dans la politique de planification du développement économique et social qui a institué la rationalité et la globalité de la démarche du développement, conçue comme une œuvre progressive et cohérente qui se déploie par étapes, de sorte que les plans successifs s’enchaînent et obéissent à une vision à long terme. Cette démarche, amorcée en 1962, se poursuit jusqu’à nos jours à travers les plans quinquennaux.

La troisième réforme, celle de l’ouverture économique, la fin de la gestion étatique de l’économie et l’admission du libre-échange, s’est affirmée au milieu des années 1990, sans être accompagnée de la libéralisation politique permettant la démocratie et l’enracinement des libertés fondamentales. Les pays de l’Est européen, grâce à la cohérence de la démarche libérale dans les deux dimensions évoquées, ont accompli un bond en avant qui les a portés loin devant. Cependant, même réduite à sa portée économique, la révolution libérale tunisienne a permis de tirer avantage de l’économie de marché grâce à la privatisation progressive des divers secteurs, à la diversification de l’économie et à la mise à niveau de l’appareil de production. Ces réformes, vigoureusement soutenues par les partenaires européens, ont modernisé la législation, hissé la capacité de production et d’exportation, développé les services et enraciné l’esprit de compétition.

La révolution populaire de 2011 a complété la réforme libérale dans sa dimension politique. Elle a achevé la course historique de l’Etat bourguibien. La Tunisie a ainsi enchaîné les séquences qui, par étapes et par la vertu du cumul, ont abouti à l’émergence d’une société de plus en plus avancée dans la voie de la modernité. Cette avance explique qu’elle ait été la première à lancer la révolte. La Tunisie est aujourd’hui habilitée à aspirer légitimement à former une société démocratique.

L’accomplissement qui mesure le succès de ce nouveau cycle historique tient à deux actes majeurs : compléter la révolution politique et compléter la révolution civile. La révolution politique consiste moins à la réaffirmation de principes déjà convenus et inscrits depuis cinquante ans dans notre référentiel – tels que la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la presse, la liberté d’expression – qu’à l’introduction de garanties d’effectivité : il s’agit de pourvoir les institutions chargées du contrôle de l’exécutif des garanties nécessaires pour permettre l’exercice effectif de l’autorité qui identifie et sanctionne les abus et les violations. Quand les organes pertinents existent, le contrôle peut être défaillant en raison de l’absence de garanties d’indépendance de ces organes et de l’absence d’immunité des autorités qui y veillent. De même, les organes d’information qui peuvent dénoncer les abus ont toujours existé, mais leur indépendance ainsi que les protections juridiques qui garantissent leur immunité étaient défaillantes. A tous ces niveaux, il s’agit d’introduire des mécanismes et des garanties constitutionnelles suffisantes pour faire respecter l’équilibre des pouvoirs. La création d’une Haute Instance contre la corruption va dans ce sens. Sans doute faudra-t-il instituer une Cour Constitutionnelle. Telle est la révolution politique.

La révolution civile relève d’un progrès conceptuel : il s’agit d’admettre le caractère absolu, non relatif, des principes universels et de faire prévaloir ces principes sur les dogmes procédant de la coutume ou de la pratique, ou fixés par la religion. A ce titre, il faudrait définir les champs respectifs du politique et du religieux et fonder sur le libre choix du citoyen l’arbitrage des problèmes de la vie collective.

Quand les principes – l’égalité, la non-discrimination, la liberté de conscience, la liberté d’expression, l’intégrité physique de l’individu etc. – sont contrariés ou limités par des dogmes prévalant dans la législation ou les mœurs, la prévalence doit être reconnue aux principes universels. La révolution civile consiste à fonder la société sur les principes consacrés par la Déclaration universelle des droits de l’Homme et sur les Traités et Pactes internationaux relatifs aux droits civils et politiques. Le progrès civil s’appuie également sur le principe de modernité : il faut admettre que les conquêtes du savoir et de la science s’imposent dans notre temps et qu’elles déterminent des ajustements non concevables dans le passé en raison des limites de la connaissance. L’exemple flagrant dans les sociétés islamiques est la détermination du calendrier lunaire qui s’appuyait auparavant sur l’observation oculaire et qui est aujourd’hui défini par le calcul astronomique. Il s’agit d’un progrès conceptuel fondé sur la raison.

L’avènement de la société arabe démocratique tient à l’accomplissement de la double révolution civile et politique. Elle ne saurait se matérialiser qu’en fonction d’une certaine acception de la révolution.

LA NATURE DE LA REVOLUTION

Dans cette perspective, nous devons nous interroger sur la nature et la finalité de la révolution arabe. La réponse détermine les nouveaux équilibres dans la région et, consécutivement, le statut et le rôle nouveau du monde arabe. Trois réponses sont possibles.

La première réponse consiste tout juste à prendre acte de la succession politique : le pouvoir passe d’un groupe dirigeant à un autre qui se prévaut d’une légitimité démocratique et qui se propose d’assainir les distorsions et les injustices et de préserver les acquis. La succession a le mérite de faire prévaloir la volonté de la majorité, d’instituer l’alternance et les règles de l’ordre démocratique jusqu’aux prochaines élections. Cette acception ignore la portée historique de la révolution ;

La deuxième réponse donne à la révolution toute sa portée. La révolution change la structure sociale et politique : elle rompt avec le passé et pose, à la base de l’ordre constitutionnel, des principes estimés supérieurs. Quels principes ? Les leçons de l’histoire sont claires, les principes révolutionnaires procèdent :

Ou bien d’une idéologie dogmatique, spéculative ou religieuse, à l’instar de la révolution russe ou de la révolution iranienne ; dans cette acception, la finalité de la révolution est d’instituer un dogmatisme : le communisme, l’islam ou toute autre idéologie. L’idéologie prévaut sur les principes universels, le dogme prévaut sur la liberté. L’homme renonce à la liberté au profit d’un idéal estimé supérieur, le triomphe d’une idéologie ;

Ou bien les principes révolutionnaires procèdent de la philosophie de l’universel, à l’instar des révolutions de la modernité qui posent l’homme au centre de l’ordre social et politique, l’homme maître de son destin. L’homme est alors la source de la loi, à l’exclusion de toute autorité transcendante : il pose la loi et la modifie en fonction de son expérience, de son jugement et de sa raison. C’est la troisième réponse. Dans cette acception, la liberté prévaut sur le dogme. A ce titre, les partis d’inspiration islamique qui prétendent reconstruire la société sont tenus d’endosser deux grands principes : la liberté de l’homme et le caractère absolu des valeurs universelles. C’est à ce prix que la société arabe démocratique est rendue possible. C’est à ce prix qu’elle pourra ouvrir la voie à la relance de la civilisation de l’islam. La relance de la civilisation de l’islam n’est concevable que dans le respect de la liberté et des valeurs universelles : cette double finalité représente l’espérance commune des peuples arabes.

La société arabe démocratique est certes confusément attendue par les peuples arabes, mais elle est surtout attendue par l’ensemble des sociétés modernes dans le monde. La nécessité de la révolution qui concilie islam et liberté ne fait de doute pour personne, à l’intérieur et à l’extérieur du monde arabe, mais aucun peuple arabe, à ce jour, ne l’a réalisée. Cette révolution a trouvé en Tunisie ses penseurs et ses précurseurs mains non encore ses fondateurs. La perception internationale de la transition démocratique est guidée par l’attente – peut-être la conviction – que la Tunisie doit l’assumer, dans toute la mesure où l’avènement de la société arabe démocratique est plus qu’un aggiornamento, plus qu’une question arabe : elle représente une exigence de civilisation qui ne doit être ni retardée ni frustrée.

Ahmed Ounaïes – Ain Draham, 11 juillet 2012

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