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Kheireddine vu par Bourguiba - +

Habib Bourguiba – En Tunisie, seule l’élite pensante et les cadres se prirent à réfléchir. Le peuple continua à vivre  comme  par le passé.  Témoin passif du nouvel ordre des choses, il a accepté la situation comme le fait de la volonté divine, et professait désormais une croyance absolue dans la toute-puissance des étrangers. Mais que pouvait faire cette élite, infime minorité formée à  l’université de la Zitouna, c’est-à-dire rompue surtout aux disciplines de la théologie et de la rhétorique ? Les Tunisiens les plus actifs se recrutèrent parmi ceux qui avaient eu l’occasion de visiter des pays étrangers et d’en ramener quelques leçons. C’est le cas de Kheireddine, qui effectua de longs séjours à Paris sous le Second Empire. Le Paris de l’époque, avec ses voitures à chevaux, ses palais, ses monuments, son luxe, ses libertés et sa vie intellectuelle intense, avec surtout ses premiers chemins de fer et les différentes autres conquêtes de la machine à vapeur, était tout aussi fascinant que le Paris d’aujourd’hui pour un homme venu de l’Islam. A son retour en Tunisie, Kheireddine n’en ressentit que plus vivement encore la décadence de son pays et se jura de secouer la torpeur du peuple et de renforcer l’appareil de l’Etat. Dans le même temps, un mouvement semblable se dessinait dans des pays comme l’Iran, la Turquie et l’Inde. Pour la première fois, l’Islam, regardant en face sa décadence, comprenait qu’elle était le fait de l’obscurantisme, un obscurantisme lui-même provoqué et entretenu pour une large part par l’oppression des monarques. Le despotisme, en courbant les hommes devant l’arbitraire, avait étouffé pendant des siècles le sens de la dignité et de la liberté non seulement sur le plan religieux, mais tout simplement sur le plan humain. Il avait engendré l’étouffement du sens de la création et de l’effort, entraînant une profonde décadence nationale qui se traduisait par la faiblesse des peuples, l’impuissance des Etats et un fanatisme terrifiant.

Kheireddine Pacha

Comment s’étonner  alors des convoitises des puissances étrangères qui organisèrent impunément à cette époque un véritable marchandage presque planétaire autour des territoires de l’Afrique du Nord : l’Allemagne abandonna volontiers l’Afrique du Nord à la France, afin de mieux lui faire oublier la perte de l’Alsace-Lorraine, tandis que l’Italie se vit laisser les mains libres en Tripolitaine. L’Afrique Noire, encore presque totalement inconnue, était l’objet, quant à elle, d’un découpage fantaisiste et criminel dont nous n’avons peut-être pas fini de payer les effets. Nos terres devenaient une simple monnaie d’échange entre les  mains de gouvernements étrangers qui se les distribuaient sans autre forme de procès.

C’est alors que deux souverains tunisiens, Ahmed Bey, puis après lui son successeur Sadok Bey, manœuvrèrent pour tenter de faire reconnaître la Tunisie comme Etat indépendant et souverain, tout en prenant l’initiative d’un rapprochement avec la France… pour mieux décourager ses appétits. Malheureusement, les souverains tunisiens manquaient à la fois de sens politique et de fermeté. Leurs combinaisons ne pouvaient leurrer personne. Ahmed Bey réussit bien à se faire accueillir à Paris en chef d’un Etat souverain, mais n’en retira ni Traité, ni même promesses et Sadok Bey, après lui, se rendit à Alger pour y rencontrer l’Empereur des Français et dut regagner Tunis bredouille. L’idée des deux monarques était de se dégager de leurs liens d’allégeance vis-à-vis de la Sublime Porte et de faire reconnaître la Tunisie en tant qu’Etat libre. On sait en effet qu’en ces temps-là, les beys de Tunis n’étaient que des vassaux des sultans de Constantinople, chefs de l’Empire ottoman, puissance à la  souveraineté consacrée et respectée par l’ensemble des pays européens.

La guerre de 1870 et la défaite, accompagnée d’un relâchement de la pression française, permit à la Tunisie de respirer. Le ministre  Kheireddine, profitant immédiatement de la conjoncture pour changer son fusil d’épaule et sourire à la Turquie, s’embarqua en mars 1871 à destination de Constantinople, afin de ramener un firman établissant que la Tunisie faisait partie de l’Empire ottoman. La calcul, toujours le même, consistait à intimider (sic) de façon définitive les projets d’expansion français, en conservant le pays à l’abri d’une conquête. Ni cette volte-face, ni ces expédients ne pouvaient être tenus pour une politique… Kheireddine le savait, qui fut le seul à essayer de  s’attaquer aux véritables racines du mal, de lutter contre les ignorances, de rénover l’enseignement, et d’engager, face à l’invasion européenne inéluctable, une véritable course contre la montre afin de redonner à la Tunisie une existence réelle et une dignité capables de décourager toutes les convoitises.

Kheireddine, hélas,  n’aura pas le temps de mener sa tâche à bien. Le vingt et un juillet 1877, il est tout simplement remercié et quitte le pays, disgracié. Premier ministre et réformateur audacieux, Kheireddine succombait sous le poids de l’opposition de fonctionnaires rétrogrades, mais aussi sous les assauts répétés et sournois d’une diplomatie européenne déjà assise au chevet de la Tunisie malade. Avant de quitter ce pays, Kheireddine laissa une sorte de testament politique dans lequel il déclarait :

« La prospérité des pays européens est due non à des avantages naturels, non à leur religion, mais aux progrès dans les arts et les sciences qui facilitent la circulation des richesses et l’exploitation des trésors de la guerre en encourageant constamment et avec intelligence l’agriculture, l’industrie, le commerce, conséquences naturelles de la justice et de la liberté, ces deux choses qui, pour les Européens, sont devenues une seconde nature… Dans le passé, le monde  musulman a été grand parce qu’il était alors libéral et  ouvert au progrès. Il a décliné par la suite de la bigoterie et de l’obscurantisme. »

Le message de Kheireddine prenait figure de prophétie et annonçait sans aucun doute que cette Europe en pleine expansion ne tarderait pas à se sentir trop à l’étroit dans ses frontières, incapable de faire face, sans tomber dans l’impérialisme, à son développement accéléré, et à l’augmentation incessante de son peuplement Rappelons-nous que de 1800 à 1930, la population de l’Europe est passée de cent  quatre-vingt à quatre cent cinquante millions d’habitants, soit une augmentation de deux cent soixante millions d’individus. Au passage, je citerai un texte de M. Albert Sarraut, théoricien sincère du colonialisme, qui n’hésita pas à écrire avec autant de cynisme que de perspicacité :

« Ne rusons pas, ne trichons pas. A quoi bon farder la vérité ? La colonisation, au début n’a pas été un acte dû à une volonté de civilisation. Elle fut un acte de force, de force intéressée. C’est un épisode de combat pour la vie, de la grande concurrence qui, des individus au groupe, des groupes aux nations, est allé se propager à travers le vaste monde. Les peuples qui recherchent, dans des continents lointains, des colonies et les appréhendent, ne songent d’abord qu’à eux-mêmes, ne travaillent que pour leur puissance, ne conquièrent que pour leurs profits. Ils convoitent dans ces colonies, des débouchés commerciaux ou des points d’appui politiques. Dans l’aventure engagée, la pensée  de civilisation n’est pas l’élément moteur. Qui dit civilisation dit altruisme, dessein généreux d’être utile à autrui. La colonisation, à ses débuts, n’est qu’une entreprise d’intérêts personnels, égoïstes, accomplie par le plus fort sur le plus faible. Telle est la réalité de l’histoire. »

Cet aveu explicite de l’auteur de Grandeur et servitude  coloniale éclaire, qu’on le veuille ou non, la grande aventure de la colonisation.

Le Collège Sadiki, fondé par Kheireddine Pacha en 1875.

Deux ans avant d’être chassé, Kheireddine avait eu le temps de prendre une initiative capitale pour la jeunesse tunisienne, en créant le Collège Sadiki, le 13 janvier 1875. De 1875 à 1881, date de la conquête et de l’installation du Protectorat, le Collège Sadiki avait déjà fourni quelques promotions destinées essentiellement aux écoles militaires et à l’administration. Les élèves sortis du Collège Sadiki, initiés aux courants qui se disputaient le monde, conscients de la position de la Tunisie parmi les autres nations et des violents appétits qu’elle allumait, allaient bientôt se regrouper pour former, sous le Protectorat, la première équipe qui puisse se réclamer en partie d’une certaine forme de nationalisme : les Jeunes Tunisiens.

Extrait de Les Sources du nationalisme, par Habib Bourguiba.

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2 réponses à “Kheireddine vu par Bourguiba”

  1. Hatem Karoui #

    Bourguiba a surtout tiré les leçons de l’histoire comme l’avait fait avant lui Ibn Khaldoun. L’une des oeuvres les plus nocives de la colonisation avait été qu’elle avait omis d’inclure dans les programmes d’enseignement de manière plus approfondie l’histoire trois fois millénaire de la Tunisie en se contentant de la limiter pour des raisons d’opportunité à celle de « nos ancêtres les Gaulois ».Kheireddine Pacha a bien voulu perpétuer l’enseignement de l’histoire réelle et profonde dans les programmes du collège sadiki, mais l’administration coloniale en avait décidé autrement. Dès le début du protectorat, a fait baisser en 1882 les dotations de l’administration des Habous au collège Sadiki, et en 1884 Louis Machuel après la création de la direction de l’administration publique (idarat el ouloum wal maâref) dont il était devenu le premier directeur (créateur de l’école franco-arabe) avait revu le programme d’histoire enseigné au collège sadiki (il est pour cela entré en conflit avec mon grand père le général Mohamed Karoui qui en avait été le directeur en 1885/1886 et qui avait été obligé de démissionner). Que pouvait représenter pour Roustan, Cambon ou Boulanger l’enseignement de l’histoire la Tunisie. La Khaldounia a bien été créée en 1896 par le RG René Millet mais au fond son enseignement était superficiel. Al Mokaddama et Kitab Al Ibar d’Ibn Khaldoun y avaient-ils été développées par Béchir Sfar qui y avait enseigné? Etaient-il au niveau de la compréhension des élèves dont le niveau avoisinait celui de l’école fondamentale aujourd’hui? Et quel était le niveau de l’enseignement de l’histoire en parallèle à la Zitouna? les enseignants avaient-ils les coudées franches pour,y développer leurs cours? L’histoire le dira un jour…Bourguiba avait ensuite commis une autre grave erreur une fois l’indépendance obtenue. Par mégalomanie il avait effacé et minimisé l’enseignement de l’histoire beylicale la considérant comme un épiphénomène? De même en avait-il été pour les Mouradites et les Hafsides…Tout cea mérite d’être défriché aujourd’hui pour permettre de réconcilier les Tunisiens avec leurs ancêtres…Tous leurs ancêtres!

    20 septembre 2012 à 18 h 21 min Répondre
  2. […] société tunisienne n’est ni laïque, ni féministe ! | Le Cercle Les Echos Sort Share fr.institut-kheireddine.org       5 months […]

    17 janvier 2013 à 5 h 32 min Répondre

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  1. Tunisie | Annotary - 17 janvier 2013

    […] société tunisienne n’est ni laïque, ni féministe ! | Le Cercle Les Echos Sort Share fr.institut-kheireddine.org       5 months […]

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