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Interventionnisme étatique et déséquilibres économiques actuels en Tunisie - +

Maher Gordah – Le dernier rapport de la Banque mondiale paru dans la Revue des Politiques de Développement concernant les cas tunisien, a mis en évidence les déséquilibres économiques et les défis auxquels le pays est actuellement confronté, notamment le chômage des jeunes, les disparités régionales et les problématiques relatives à l’investissement. En quoi consistent donc ces enjeux ?

La révolution tunisienne a très nettement souligné le besoin de stimuler la création d’emplois et de mieux distribuer les fruits de la croissance dans toutes les régions du pays. En effet, de 1997 à 2007, la Tunisie a connu un taux de croissance du PIB assez soutenu de l’ordre de 5 %, cependant cette même croissance est restée très insuffisante pour créer de l’emploi et absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail, notamment les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur.  Le taux de chômage des nouveaux entrants est estimé aux environs de 19 %.

Le cadre de la politique économique actuelle semble être au cœur des problèmes structurels auxquels  la Tunisie fait front. Ainsi, l’interventionnisme excessif de la part du gouvernement a engendré des distorsions et n’a pas permis l’émergence d’une production à forte valeur ajoutée. La Tunisie n’a pas pu ou plutôt su développer d’avantages comparatifs durables sur le long terme. En effet, tous les secteurs économiques dans lesquels la Tunisie est censée détenir un potentiel de croissance significatif n’ont pas pu être développés. Cela s’explique en partie parce-que l’économie tunisienne, durant les deux dernières décennies, a été caractérisée par un manque très flagrant de concurrence et de fair trade concernant les activités on-shore, un environnement peu favorable aux investissements, un cadre réglementaire restrictif se traduisant  par des surcoûts, une réduction de la compétitivité du secteur privé et une sous-optimisation des capacités de l’économie tunisienne à créer des emplois.

L’ouverture tardive et extrêmement limitée de quelques segments de l’économie nationale au libre-échange et à la concurrence (via des barrières non tarifaires, des limites imposées aux investissements étrangers, des concessions ad hoc et des droits monopolistiques) a freiné considérablement l’investissement domestique et s’est finalement soldée par la prépondérance des secteurs d’activités à faible valeur ajoutée, tirant essentiellement avantage d’une main d’œuvre peu coûteuse. Le même constat est observable pour les activités off-shore (exportatrices),  qui malgré le fait d’avoir su attirer des investisseurs étrangers, essentiellement grâce aux incitations fiscales et aux réglementations simplifiées, se sont également confinées aux productions à très faible valeur ajoutée, bien loin des potentialités espérées pour une économie qui se veut être émergente.

L’interventionnisme étatique discrétionnaire et autoritaire, sans aucune vision pragmatique, a complètement altéré le marché du travail. Les salaires ont été arbitrairement maintenus à un niveau très bas, ce qui correspond à ce que, nous économistes, nommons une distorsion flagrante du marché du travail, par le biais de subventions octroyées aux consommateurs. De plus, le système de négociation salariale, centralisé et anti-démocratique, a toujours permis au gouvernement d’influencer le jeu de l’offre et la demande. En dehors des trois ou quatre premières années du contrat de travail, la réglementation en ce qui concerne les travailleurs permanents comporte certaines rigidités, suffisamment importantes pour encourager les employeurs à abuser de contrats flexibles, ce qui a pour corolaire, concernant l’employé, une rotation élevé et une situation de précarité. De plus, cette « dualité » du marché du travail s’avère assez coûteuse pour les entreprises parce qu’elles se retrouvent continuellement face à la nécessité de recycler de nouveaux salariés. Ce système interventionniste absurde de la part de l’Etat, n’a généré in fine que des emplois à faible compétences et à faible valeur ajoutée, car pour retenir des employés qualifiés, les entreprises sont amenées à accepter des conditions d’embauche ultra contraignantes.

Le modèle économique tunisien, caractérisée par une production à faible valeur ajoutée et une croissance a faible productivité a créé un déséquilibre structurel croissant entre la demande de travail orientée vers des travailleurs peu qualifiés, et une offre tournée vers le travail qualifié. Par ailleurs, la démocratisation de la formation universitaire, certes louable, mais non accompagnée par des opportunités d’emplois qualifiés, a engendré une hausse du taux de chômage chez les jeunes, dont le pourcentage a atteint les 30 % en 2010 pour la tranche d’âge allant de 15 à 24 ans. Une autre preuve de l’incompétence et du catastrophisme économique de l’ingérence étatique.

Par ailleurs, il convient de noter que la croissance économique a toujours été concentrée au niveau des régions côtières. La frilosité, voire le refus des investisseurs de s’installer dans l’hinterland du pays s’explique par divers facteurs.  Les politiques de développement économique peuvent expliquer partiellement les barrières à l’investissement au niveau régional (qu’il soit on-shore ou off-shore).  Ainsi, en cherchant à favoriser les activités exportatrices, le code des incitations  aux investissements a de facto discriminé l’investissement dans les régions intérieures et a par conséquent contribué à l’accentuation des disparités régionales et des inégalités socio-économiques à travers les régions.

L’interventionnisme de l’Etat en matière économique a également fragilisé l’état des finances publiques. En effet, en guise de compensation de faibles salaires et le développement limité de l’hinterland, l’Etat a mis en place des subventions substantielles pour le carburant, les denrées alimentaires, les services publics et les retraites. Ces avantages sociaux ont été financés à travers les dépenses inscrites au budget allant aux denrées alimentaires et au carburant ainsi qu’aux autres subventions du secteur des transports, les pertes extrabudgétaires des entreprises publiques, qui ont conservé une tarification insuffisante pour couvrir leurs coûts et les pertes enregistrées par les banques publiques. De plus, les dernières augmentations  des prix des denrées alimentaires et du carburant ont rappelé les limites de ce système et tous les effets d’éviction sur les investissements qui en découlent.

En conclusion, les politiques discrétionnaires de l’Etat se sont traduites par des distorsions substantielles, limitant ainsi toute possibilité de changement structurel.  Cela s’est également manifesté par un faible niveau d’investissement, une croissance anémique et un rythme insuffisant de création d’emplois.

Maher GORDAH

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