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Entretien avec Habib Sayah – Contrepoints - +

Cet entretien a été réalisé par le magazine en ligne Contrepoints

Contrepoints – Pouvez-vous nous présenter votre Institut ?

Habib Sayah – L’Institut Kheireddine a été créé cette année dans le but de promouvoir les libertés individuelles en Tunisie. Le nom de l’Institut fait référence à Kheireddine Pacha, Grand Vizir tunisien du XIXe siècle. Kheireddine Pacha était l’une des grandes figures du mouvement réformateur tunisien, qui a prôné une relecture moderniste de l’Islam et qui a également défendu la liberté face au colonisateur mais aussi face au pouvoir local, à l’arbitraire fiscal, aux lourdeurs bureaucratiques. Kheireddine Pacha était le Caton tunisien, en ce qu’il a introduit en Tunisie l’idée que l’État doit se placer sous le contrôle du citoyen, auquel il doit rendre des comptes, notamment sur l’emploi des deniers publics. Kheireddine a également pensé la modernisation de l’économie et l’insertion de la Tunisie dans le champ de la mondialisation, à travers l’instruction et les échanges. Mais au-delà de tout, il était le chef de file d’une nouvelle école de pensée qui a bouleversé les conventions dans le monde arabo-musulman en reconnaissant l’importance de la raison et de la liberté. C’est cette tradition de liberté, qui fait la singularité de la Tunisie, que l’Institut Kheireddine veut perpétuer.

Pourquoi avoir créé cet organisme ? Quel est votre objectif ?

– Par leur rébellion, les Tunisiens ont étendu le champ de leur liberté. Mais cette liberté, toujours incomplète, est déjà menacée. Au plan politique, la liberté est de nouveau malmenée par un État opaque où règne le secret et où tout se joue en coulisses. Au plan culturel, social et individuel, les adversaires de la liberté utilisent la pression sociale, la menace et, de plus en plus, la force publique pour contraindre les tunisiennes et les tunisiens à entrer dans un moule qui leur est étranger. Au plan économique, rien n’a changé : l’argent du contribuable est gaspillé sans remords, ceux qui nous gouvernent optent pour la dette et veulent mettre la main sur la Banque centrale pour faire tourner la planche à billets, tandis que l’économie est encore marquée par un système corporatiste reposant sur les privilèges et la corruption.

L’Institut Kheireddine, à travers son site web, ses publications, mais aussi des conférences, va défendre la liberté sur tous les plans. Notre objectif est de susciter le débat sur l’éthique, mais aussi de faire émerger des solutions conformes aux idéaux de liberté. Mais avant tout, notre but est l’échange et le partage. C’est le sens de notre premier séminaire qui aura lieu au mois de juillet, et dans lequel interviendront notamment Emmanuel Martin et Hicham El Moussaoui que vous connaissez bien.

Les thématiques que vous souhaitez traiter se focaliseront-elles autour de la question tunisienne ou du libéralisme en général ?

– Même la France, qui se présente comme le pays des droits de l’Homme, piétine la liberté, parfois sans s’en apercevoir. Que dire de la Tunisie qui vit en ce moment le début de sa véritable indépendance ? C’est pourquoi il faut, à mon avis, revenir aux fondamentaux. Le débat politique fut absent de la scène tunisienne pendant des décennies, mais a survécu une sorte d’instinct politique, liberticide chez certains, mais prenant la forme d’une aspiration à la liberté chez la plupart des autres. Les concepts sont confondus et souvent méconnus, et l’on est démocrate lorsque cela nous arrange et tyran de salons le reste du temps. C’est donc le moment de réintroduire dans le débat public les notions de droit naturel, de propriété de soi, et de mettre en  lumière la notion d’individu, tout en redéfinissant le rôle de l’État. Et puis notre culture politique est restée quasiment figée en 1987 lors de la prise du pouvoir de Ben Ali, soit avant la chute du Mur. On entend encore Sartre nous conter « l’indépassable marxisme » et nos politiciens sont toujours friands d’obscurs plans quinquennaux. C’est les raisons pour lesquelles l’Institut Kheireddine s’efforcera de mettre le public tunisien, aussi bien le grand public que le public des chercheurs, en contact avec la littérature philosophique, politique et économique fondée sur les idéaux de liberté. Hayek, Hazlitt, Bastiat, Nozick, Salin et Simonnot méritent autant que Charfi, Talbi et Kheireddine de trouver leur place dans les bibliothèques des Tunisiens.

Mais la théorie ne suffit pas, il faut penser le quotidien des Tunisiens sous l’angle de la liberté. L’Institut Kheireddine proposera donc une analyse critique des faits de société, et des politiques tunisiennes sous l’angle de l’éthique et de la liberté, sans compromis. Ainsi des liens entre la théorie et les enjeux pratiques de la liberté seront-ils sans cesse établis.

La Tunisie a-t-elle une culture plutôt proche ou éloignée du libéralisme ? Pensez-vous les Tunisiens réceptifs à ces idées ?

– La Tunisie, grâce à sa position de carrefour méditerranéen a depuis longtemps construit une tradition de tolérance, d’échange et de liberté, et c’est ce qui fait sa particularité dans le monde arabe. C’est le premier pays arabe à s’être doté d’une constitution en 1861 en vue de protéger l’individu contre l’arbitraire du prince, et le premier à s’être engagé dans la voie de l’égalité entre les sexes dès la fin du XIXe siècle, et plus généralement dans la voie de la modernité. Durant le règne de Ben Ali, on croyait le Tunisien capable de renoncer à sa liberté pour le confort et la sécurité, mais les événements de décembre 2010 ont prouvé le contraire. Aujourd’hui, un mouvement extraordinaire s’évertue à résister contre tout retour en arrière. Et puis, la Tunisie est un peuple d’entrepreneurs : de chauffeurs de taxis, de boulangers, de vendeurs ambulants, de consultants, d’agriculteurs qui se battent au quotidien, qui prennent des risques, qui ont appris à être autonomes et solidaires, à compter sur eux-mêmes… Le potentiel est là, il suffit de le préserver en ne tombant pas dans le piège de l’imitation du modèle français qui est en crise ou du modèle moyen-oriental, encore plus dangereux. La clé c’est qu’il faut peut-être rester nous-mêmes, chercher la solution en nous-mêmes.

L’un des thèmes de recherche de l’Institut Kheireddine s’intitule « Islam et Liberté ». En France, certains considèrent l’Islam comme fondamentalement liberticide ; qu’en pensez-vous ?

Habib Sayah — Au cours des dernières décennies la violence s’est souvent exprimée au nom de l’Islam, et c’est sous ce visage le plus saillant que cette religion s’est présentée à l’Occident, dans un contexte de confrontation. Et l’Europe ne parvient à percevoir que l’islam d’Europe, celui des banlieues, qui est dénaturé, un islam identitaire construit dans une logique de rébellion et sur fond de malaise social. L’Europe est également obsédée par l’Islam dans sa version wahhabiste, qui s’étend depuis le Moyen-Orient à travers la violence et la prédication haineuse, de sorte que lorsqu’on veut présenter en Europe l’islam « modéré », on fait appel à des orthodoxes comme Tariq Ramadan ou plus récemment Rached Ghannouchi. Des sortes de wahhabistes-light, qui s’accommodent de la démocratie mais dont la pensée trouve ses fondements dans l’orthodoxie liberticide. Mais de l’autre côté, il y a les oubliés, les partisans l’islam libéral sans doute né en Tunisie, sous la plume de Cheikh Salem Bouhageb qui a influencé l’Égyptien Mohamed Abdou et Kheireddine Pacha. Ce courant de pensée libéral a réalisé à partir du XIXe siècle une révolution copernicienne passée presque inaperçue : à travers une relecture du Coran et la réintroduction de la raison dans la théologie musulmane, ce mouvement a légitimé la liberté individuelle, le libre-choix, la libre-interprétation des textes sacrés.

Ce qui ressort de cette philosophie peut être résumé et assimilé à l’idée de Lysander Spooner. Je m’explique : pour Spooner, il faut distinguer entre les vices et les crimes, les premiers étant du ressort de la liberté individuelle car ils ne nuisent au pire qu’à leur auteur, et les seconds devant être interdits car ils enfreignent la liberté d’autrui. L’islam libéral, c’est Spooner transposé à la théologie, avec cette fois-ci la distinction entre le péché et le mal ! Le péché ne nuisant qu’à son auteur appartient à la sphère individuelle, et l’homme ne peut juger le pécheur dont Dieu est le seul juge, dans l’au-delà. Dieu est en quelque sorte juge en premier et dernier ressort du péché. En revanche, le mal est ce qui nuit à autrui, et il doit être empêché. La société doit sévir contre le mal, c’est-à-dire contre les atteintes à la liberté, mais le péché et le culte relèvent des choix individuels qui ne peuvent être discutés par notre prochain. « Nulle contrainte en religion » dit le Coran, et l’islamologue tunisien Mohamed Talbi d’ajouter « Dieu nous a donné la liberté, y compris celle de l’insulter ». Ainsi les réformistes musulmans ont-ils invalidé la charia, qu’ils considèrent comme une construction humaine.

Il existe donc un islam libéral, et dont les fondements philosophiques et théologiques sont infiniment plus solides que ceux de l’orthodoxie décadente qui mène les  musulmans vers l’ignorance et l’obscurantisme depuis un millénaire. Ce courant de pensée est aujourd’hui incarné par de nombreuses figures, parmi lesquelles Mohamed Charfi, Abdelmajid Charfi, Ali Mezghani, Amel Grami, Abdou Filali-Ansary, Attila Yayla, Mustafa Akyol etc.

Pensez-vous que le libéralisme puisse connaitre des variantes, selon la culture propre d’un pays, ou ses principes conduisent-ils forcément à une certaine homogénéisation des comportements et styles de vie ?

– Cela dépend de ce qu’on entend par « libéralisme ». Si on considère que le libéralisme est un modèle prêt-à-transposer, constitué d’une série de dogmes, comme la social-démocratie ou le néo-conservatisme, peut-être.

Les modèles sont le poison de la politique, ce sont des moules qui obligent les individus à se charcuter, à se faire violence pour y entrer. Dans la Russie soviétique, Vladimir Boukovsky a été condamné à 60 ans de goulag pour avoir organisé des rencontres de poésie jugées trop « bourgeoises », puis pour « calomnies contre la psychiatrie soviétique ». Mahmoud Mohamed Taha a été exécuté au Soudan pour avoir revendiqué le droit d’interpréter différemment le Coran. C’est ce genre d’idéologies qui mènent à l’homogénéisation car elles ne croient pas en l’individu.

Je ne sais pas ce qu’est le libéralisme. Je sais juste que La liberté, c’est l’absence de moule, c’est le droit d’être différent. Une société fondée sur la liberté ne peut pas mener à une homogénéisation des comportements et des styles de vie. Au contraire, c’est le fait d’être libre de ses choix, de mener sa vie comme on l’entend, qui génère la diversité et l’innovation.

Le désormais célèbre Printemps Arabe symbolise-t-il une aspiration à la Liberté ? L’arrivée au pouvoir de partis dits Islamistes (le sont-ils vraiment ?) ne constitue-t-elle pas une contradiction ?

– Tout à fait ! Ce qu’on a appelé « printemps arabe » – et que je préfère simplement appeler « réveil » – s’est déclenché sans le concours des islamistes, et était un cri pour la liberté. Mohamed Bouazizi s’est immolé parce qu’il trouvait insupportable qu’on l’empêche de vendre ses fruits sans passer par 55 formalités administratives  qui lui auraient coûté 3200 Dollars, soit son revenu annuel, pendant que les castes privilégiées pillaient l’économie au moyen de la corruption. Les autres ont suivi Bouazizi parce qu’ils se sentaient étouffés et la reconquête de la liberté était au cœur de leurs revendications. Pendant toute cette phase les islamistes étaient absents, et ils ne sont venus récolter les fruits qu’au moment des élections face à un clan démocrate divisé.

Or l’islamisme, quoi qu’en disent ses partisans, n’est que l’aspiration à plus de contraintes. Ils veulent « moraliser » la société au nom d’une certaine vision de l’Islam, et éliminer les comportements déviants. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’excellente interview du Premier ministre Hamadi Jebali du 20 février 2011 parue dans le magazine Réalités. Il y a affirmé que, « à terme », le programme d’Ennahdha était de rétablir l’application de la charia, y compris les châtiments corporels. Il a admis que la seule chose qui l’en empêchait était la résistance des Tunisiens : « mais le peuple n’est pas encore prêt ». Il faut alors comprendre que leur objectif est de briser cette résistance, de transformer la société afin que le peuple finisse par accepter et vouloir la charia. Et on voit déjà ce programme à l’œuvre. Il est aujourd’hui avéré qu’Ennahdha s’appuie sur une milice armée et informelle et sur des associations qui prennent la forme d’une sorte de police religieuse et qui intimident la population. Il ne faut pas se laisser abuser par les discours démocrates de ces islamistes quand ils sont invités à Davos pour lever des fonds, mais il faut les écouter plus attentivement. Vous apprendrez alors qu’un député d’Ennahdha a affirmé en pleine assemblée constituante que ceux qui manifestaient contre le gouvernement étaient les ennemis d’Allah et de Son Prophète, pour ensuite recommander de les crucifier et de les démembrer. Au même moment, les députés de l’opposition se font couper le micro par le Président de l’Assemblée à la moindre critique à l’encontre du gouvernement. Alors oui, il y a une contradiction flagrante entre le « réveil arabe » et la victoire des islamistes. D’ailleurs leurs électeurs commencent à s’en apercevoir.

À ce sujet, on remarque que la population tunisienne s’est révoltée seule. Pensez-vous que l’élan ne doit venir que de la population du pays ou doit-elle être « aidée » de l’extérieur, comme cela été le cas en Libye et pourrait être le cas en Syrie ?

– Soutenir des causes justes n’est pas condamnable à mon avis, dès lors justement que l’élan vient de la population. Ce qui n’est pas légitime, c’est de s’ingérer dans les affaires intérieures d’un pays en utilisant la force. Ceux qui prétendent soutenir ces révoltes ne doivent pas en profiter pour avancer leurs pions… Mais ce qui me dérange le plus, c’est cette hiérarchie de la souffrance qui s’est mise en place. On soutient le CNT libyen et l’opposition syrienne à coups de sanctions onusiennes et d’interventions militaires, pendant qu’on ferme les yeux sur la population du Bahreïn qui subit l’une des répressions les plus féroces. Mais cet arbitraire ne m’étonne pas, venant de pays qui, par le biais de lois mémorielles, consacrent les génocides qui les arrangent et se taisent sur la souffrance des autres…

Comment voyez-vous la suite de ces événements, disons dans les dix prochaines années ?

– Je crois qu’il est trop tôt pour se prononcer. Tout est encore en train de se jouer en ce moment même. Certes, le monde arabe a encore de nombreux drames à traverser. Mais si nous nous engageons dans la voie de l’échange et de l’intégration économique tout en garantissant le respect de la liberté individuelle, les choses prendront certainement un tournant favorable. Si la Tunisie parvient à consolider ses acquis en matière de liberté, et qu’elle s’ouvre au monde et que ses voisins s’ouvrent à elle, je crois que le Maghreb pourrait jouer un rôle moteur dans la propagation de la liberté et de la prospérité à travers le monde arabe. Un peu comme l’Europe occidentale libre et ouverte a poussé ses voisins du bloc soviétique à briser le Mur. Mais il faut avant tout résoudre le problème sécuritaire qui devient de plus en plus préoccupant, notamment en Libye, et qui pourrait s’étendre à toute la région et faire échec à la dynamique positive qui se développe parallèlement.

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Une réponse à “Entretien avec Habib Sayah – Contrepoints”

  1. Patrick Aubin #

    Belle vision .. La route de la liberté est dure mais il est nécessaire de faire reculer la coercition de l’Etat et de donner la primauté du libre choix aux citoyens !!!

    On constate ici toute l’absurdité de la logique de l’Etat puisqu’aucun état au monde ne fonctionne de la même manière, c’est qu’ils ne répondent à aucune logique.

    5 juin 2012 à 14 h 58 min Répondre

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